- Un évènement exceptionnel : la tempête de 1999

 

Un évènement exceptionnel

La tempête a touché le département des Vosges le dimanche 26 décembre 1999 vers 8 h 30. Devant l'importance du phénomène, le Préfet (M. GUILLOT) décide d'activer le centre opérationnel de la Préfecture à partir de 10 h 00. Le directeur d'EDF informe d'une coupure générale d'électricité sur la totalité du département puisque les postes haute tension ne sont plus alimentés. Il s'agit bien, d'après les premiers éléments d'information qui parviennent à la Préfecture, d'une situation de crise majeure : le nombre d'axes coupés par les arbres se chiffre par dizaines et les toitures arrachées par centaines.

A midi, la cellule de crise est pleinement opérationnelle et le travail peut s'organiser. Bien qu'il s'agisse d'un dimanche et, qui plus est, d'un lendemain de Noël, le rappel des personnels a pu s'effectuer correctement dans la mesure où bon nombre d'entre eux devait être présent pour le bug de l'an 2000 et où la préparation de cet événement avait donné lieu à un intense travail de prévention, ponctué par des réunions mensuelles d'un comité de pilotage présidé par le Préfet.

A 14 h, après avoir pris contact avec Bernadette MALGORN, préfet de zone de défense Est, le plan ORSEC est déclenché devant l'ampleur de la catastrophe et à la suite du décès d'un chasseur.

Les 48 premières heures vont être une succession d'incidents, l'absence d'électricité ayant, en effet, engendré deux conséquences immédiates : les coupures de téléphone après l'épuisement des batteries de secours de France Telecom et la pénurie d'eau potable en raison des coupures d'électricité dans les stations de pompage.

Nous avons dû gérer une crise multiforme avec cascade d'interventions, illustrées, par exemple, par le nombre de sorties des sapeurs-pompiers dans l'ensemble du département (15 000, en quelques jours, soit l'équivalent du niveau d'une année normale) ou des gendarmes (1 000 missions).


Organisation de la cellule de crise

La cellule de crise, située dans les locaux du SIDPC, a été immédiatement structurée autour de véritables pôles de compétences sur un modèle comparable au fonctionnement habituel de l'administration de l'Etat dans les Vosges (secours d'urgence, ordre public, santé, eau, infrastructures, etc…), avec une cellule d'appui psychologique aux populations mise en action dès le début, et, en un second temps, une cellule mixte préfecture-association départementale des maires, afin d'assurer avec ces derniers, des relations étroites et confiantes dans la gestion de la crise, les 515 communes des Vosges étant toutes plus ou moins touchées).


Gestion de la crise

La première des urgences a consisté, dès le premier jour, à mettre en sécurité les personnes vulnérables (évacuation d'une maison de retraite au toit arraché, rapatriement vers les structures hospitalières des personnes sans assistance médicale, évacuation de centres de vacances…).

La seconde préoccupation - tout aussi forte - a été d'évaluer et de répartir les groupes électrogènes en nombre très insuffisant compte tenu de l'ampleur du phénomène (180.000 abonnés privés d'électricité, puis 174 000 le dimanche 26 décembre 1999 à 12 h 00, sur les 189.000 abonnés que compte le département des Vosges).

Priorité a ainsi été donnée aux populations à risques, avec l'installation des groupes disponibles dans les maisons de retraite (80 dans les Vosges, comprenant au total près de 5 000 pensionnaires) et hôpitaux locaux.

Durant les 11 jours de mise en œuvre du plan ORSEC, l'organisation du travail s'est articulée autour de trois réunions quotidiennes avec les responsables des différents pôles de compétence. Un membre du corps préfectoral a toujours été présent en cellule de crise ; j'y étais, moi-même, le plus souvent possible. En outre, j'ai confié deux missions spécifiques, l'une au SDIS qui a coordonné la gestion des groupes électrogènes (plus de 300 en fin de crise), quelles qu'en soient l'origine ou la destination (en liaison étroite avec EDF pour les plus importants d'entre eux), l'autre, à la Gendarmerie qui a été chargée de prendre, puis de maintenir, le contact en permanence avec les nombreuses habitations isolées, l'habitat rural dans les Vosges étant dispersé, avec notamment l'existence de nombreux hameaux.

Très rapidement, la nécessité de mettre en place une structure d'information des maires s'est fait sentir, dès que j'ai eu la certitude que la crise s'installerait dans la durée, parallèlement au rôle important d'information ascendante-descendante et de conseil rempli, en permanence, par les sous-préfectures de Saint-Dié-des-Vosges et de Neufchâteau. En liaison avec l'association des Maires, nous avons créé une cellule d'appui mixte (préfecture - association départementale des maires) fonctionnant en permanence au sein de la cellule de crise. Les 515 maires du département ont été systématiquement contactés par tous moyens, malgré les difficultés de communication, afin de les renseigner sur les problèmes concrets rencontrés, notamment sur les possibilités de rétablissement de l'électricité. En outre, cette structure a été très utile pour EDF, qui a pu obtenir des informations précises de la part des maires sur l'état du réseau basse tension : en effet, ils ont été chargés de dresser l'inventaire des dégâts, maison par maison, concernant les installations terminales, ce qui a permis de gagner un temps précieux dans le rétablissement du courant au niveau des abonnés, pendant qu'EDF concentrait ses forces sur la remise en fonctionnement des lignes de très haute, puis de moyenne, et enfin, de basse tension. En 48 heures, 445 inventaires municipaux sont ainsi remontés au niveau du PC, immédiatement exploités par EDF.

Enfin, il importe de signaler que la salle opérationnelle de la préfecture a été fortement sollicitée : en effet, en complément du Plan ORSEC, le PC concernant le bogue an 2000 a été activé ainsi que le PC SATER, pendant 3 jours, un avion de tourisme s'étant égaré dans le massif vosgien.


La communication

La communication a pris de multiples formes et a été permanente.

Outre trois points de presse quotidiens et des interventions régulières radiophoniques et télévisées, une cellule destinée aux particuliers avec présence de psychologues a été mise en place, dès le dimanche 26 décembre.

Cette cellule, ouverte au grand public, a essentiellement eu pour fonction d'être un centre d'écoute.

La présence sur le terrain participe de la communication. Accompagné du lieutenant-colonel de la gendarmerie et du SDIS, et, à plusieurs reprises, du directeur départemental d'EDF, j'ai organisé tous les jours, à partir du mardi 28 décembre 1999, des visites sur le terrain avec les maires des communes les plus touchées ou celles dans lesquelles apparaissait une certaine tension, laissant, dans le même temps, au secrétaire général de la préfecture la responsabilité de la coordination au PC central. Les sous-préfets d'arrondissement ont eu également à remplir cette mission à leur niveau.


L'après tempête

A compter du 31 décembre 1999, lorsque la situation de crise a pu être considérée comme s'améliorant au fur et à mesure du rétablissement des lignes haute et moyenne tension.

Le 29 décembre 1999, le Gouvernement décidait de mettre en place une commission chargée d'examiner les problèmes d'indemnisation. Afin de démultiplier le travail et de disposer d'une vision la plus exhaustive possible, il est apparu utile de créer au sein de cette commission 5 groupes de travail (catastrophe naturelle, collectivités locales, forêt, agriculture, autres secteurs économiques).

Le principal centre de préoccupation réside dans le devenir de la forêt vosgienne où plus de 12 millions de m3, soit environ 7 années d'exploitation en moyenne départementale ont été détruits.

La commission plénière s'est réunie tous les mois depuis janvier 2000 sous ma présidence, ce qui a permis de coordonner en permanence les actions nombreuses et diverses du plan gouvernemental, entre elles et avec celles décidées par les collectivités locales (conseil régional de Lorraine, conseil général des Vosges, communes).

Cette coordination permanente et étroite entre tous les acteurs reste plus que jamais nécessaire :

  •  pour les très nombreuses communes forestières : suivi des aides de toutes natures (secours, équipement, équilibre budgétaire,…),
  •  pour la filière bois (plan " chablis ", fonds de garantie et de caution, transport des bois, main d'œuvre qualifiée),
  •  pour les autres secteurs économiques (agriculture, artisanat, tourisme,…),

en veillant en permanence à une communication transparente et la plus complète possible.


La notion de catastrophe naturelle

Elle reste difficile à comprendre par les élus et l'opinion publique. Le terme fait référence à la mise en œuvre de procédures relevant du droit des assurances alors que dans l'esprit de la population la déclaration de catastrophe naturelle doit, d'une part, être mise en œuvre quelles que soient les causes ou la nature du sinistre et, d'autre part, permettre que la solidarité nationale puisse s'exercer.

Actuellement, il peut y avoir obtention de subventions exceptionnelles ou de secours d'urgence sans déclaration de catastrophe naturelle.
 En conséquence, ce terme ne pourrait-il pas, à l'avenir, être réservé à l'action des pouvoirs publics et conduire à lier l'obtention - habituelle et sous conditions - de moyens publics exceptionnels à la déclaration de catastrophe naturelle ?

La coordination des moyens de l'Etat et le rôle des forces armées

Les administrations civiles et les communes, n'ont pas encore intégré la réduction du format des forces armées. La participation de ces dernières a été très sollicitée, les besoins exprimés étant extrêmement importants.
 D'une manière plus générale, on doit s'interroger sur le nécessaire perfectionnement de la coordination des moyens d'action de l'Etat. Le CIRCOSC EST, en charge de nombreux départements, simultanément, a connu une pression considérable, compte tenu de l'ampleur de la crise et a agi avec un dévouement incontestable.

Un renforcement des moyens et une adaptation des procédures s'avèrent, cependant, indispensables et urgents, cette structure étant l'interlocuteur naturel et permanent en de telles circonstances.

Enfin, il importe de souligner combien l'excellent fonctionnement, en période normale, des pôles de compétences interministériels, qui se sont peu à peu constitués dans les Vosges ces dernières années, a permis une coopération étroite et confiante entre les personnes tout au long du plan ORSEC dans des domaines critiques (eau, hygiène, santé,…).

Il s'agit là d'une belle réussite humaine, dans un esprit de service public et de solidarité tout à fait remarquable.

Les pouvoirs du préfet en temps de crise

Une clarification des textes peut paraître nécessaire dans ce domaine et les conséquences juridiques du déclenchement d'un plan ORSEC paraissent devoir être précisées. A titre d'illustration, certaines tentatives de dérapage ont été enregistrées en matière de prix (moyens de chauffage ou d'éclairage). Le représentant de l'Etat ne dispose d'aucun moyen de réglementation ou d'encadrement des prix en situation de crise, la DDCCRF ne pouvant engager des procédures qu'a posteriori, ce qui peut nuire à l'efficacité de l'action de l'Etat, voire à son image.

Par ailleurs, les agents EDF ou France Telecom, par exemple, ont gardé des réflexes de " service public ", salutaires pendant la crise.

Or, du fait de l'intégration européenne progressive, les structures correspondantes sont de plus en plus confrontées à l'ouverture à la concurrence.

Plus le temps passe, et plus le représentant de l'Etat, en cas de crise grave, aura en face de lui des partenaires publics ou privés, moins bien préparés à gérer la crise. Il apparaît donc indispensable qu'une réflexion, menée au plus haut niveau, permette d'imposer, à l'avenir, aux entreprises publiques ou privées, un cahier des charges définissant les missions de service public à assurer en temps de crise. Bien entendu, cette réflexion doit également être menée au niveau européen pour éviter toute distorsion de concurrence pour des crises de grande ampleur.

Enfin, il importe, également au niveau européen, que se construise a priori une politique ambitieuse et efficace de coordination et de solidarité entre les pays de l'Union Européenne dans la mise à disposition de secours, une telle assistance n'ayant été assurée qu'au coup par coup dans les différents départements touchés par la tempête du 26 décembre dernier (Irlandais, Belges et Allemands sont ainsi venus dans les Vosges).

Une coopération nécessaire avec l'association départementale des maires

Tout au long du plan ORSEC, la coopération avec l'association départementale des maires des Vosges, qui regroupe les 515 communes du département a montré toute son efficacité, tant pour assurer le lien indispensable entre le PC de crise à Epinal et chaque commune que pour aider EDF dans la mise en œuvre des différents chantiers.

Ce constat me conduit à prolonger ces relations, dans le domaine de la formation et de l'information, dans la perspective d'une prise en compte accentuée du rôle des maires dans toute crise d'envergure.

Une totale dépendance vis-à-vis de l'énergie

Cette catastrophe a mis en évidence le rôle prépondérant de l'énergie dans la vie quotidienne : il y a là matière au lancement d'une vaste réflexion.
 Sans attendre, cependant, il importe de compléter, au niveau local, l'inventaire du nombre et de la répartition des groupes électrogènes. Il est à noter qu'aucun service ne dispose de l'état du parc de groupes électrogènes. A cet effet, je suggère, comme pour le parc routier d'intérêt national, que les propriétaires aient une obligation de déclaration des groupes électrogènes de plus de 100 kVa.

Plusieurs entreprises ont émis certaines réticences à déférer aux ordres de réquisition, préférant louer directement leurs groupes au motif que des réservations avaient déjà été faites dans la perspective du bogue de l'an 2000. Si les hôpitaux sont dotés de groupes électrogènes, il apparaît nécessaire d'imposer dans les règles de construction l'installation de ce type de matériel dans les habitations collectives de personnes âgées ou - à tout le moins - sa mise à disposition rapide. Il devrait en être de même pour les stations de pompage d'eau potable.


Les devoirs d'assistance, puis d'inventaire, enfin, de mémoire, constituent autant d'étapes nécessaires dans la gestion continue de la crise. Elles n'achèvent nullement notre devoir de mobilisation : une filière bois sinistrée pour les années à venir, de nombreuses communes forestières aux prises avec des problèmes importants et durables d'équilibre budgétaire, des pertes d'exploitation qui pèseront lourd à l'heure de l'établissement des comptes de gestion des entreprises, un traumatisme collectif durable,… C'est tout un département touché qui entame une longue convalescence. Le plus difficile est sans doute devant nous, entre espérances et impatiences…

Et, pourtant, cette extraordinaire aventure collective aura permis de retrouver les valeurs fondamentales, comme formidable révélateur de la nature humaine, mettant en évidence, souvent, la noblesse des comportements, et parfois l'inverse : ne laissant guère de place aux tricheurs, dans de telles circonstances, la crise conduit, inéluctablement et fort heureusement, à la vérité des êtres.